SILHOUETTE

 

SILHOUETTE OU LES MIROIRS DE L’ASIE

 

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Mode d’emploi : comme sur facebook les nouvelles publications se trouvent en haut de la page. Les extraits sont postés (et numérotés) dans l’ordre chronologique du roman ; aussi je vous conseille de les lire à partir du bas du défilant. Vous n’aurez pas accès bien sûr à l’intégralité du livre. Ces fragments vous permettront de découvrir quelques aspects des écritures qui se partagent ces pages sans vous fournir la « clé » du livre. Ils vous proposent de goûter des « tranches d’atmosphères » (atmosphère ! atmosphère !… Oui ! bon !) sans dévoiler la trame sur laquelle s’articule le récit. Bonne lecture. Le chef-d’oeuvre ci dessous est en vente à : Atine Nenaud Comment ? Bin si je ne le décrète pas chef-d’oeuvre, qui le fera ?

 

 

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EXTRAIT 8 :
LA DECISION DU TROUBADOUR

Le Troubadour irradie de bonheur. Un bonheur un peu mitigé cependant, teinté d’une légère aura d’inquiétude. Bonheur parce que, d’ici quelques minutes, il va embarquer dans ce monstre de métal. Il changera d’avion à Koweït, puis, quand la porte de l’aéronef s’ouvrira de nouveau, l’Inde l’assaillira, grouillante et lumineuse – c’est du moins l’image qu’il cultive -. Inquiétude parce que le doute s’insinue en son esprit. Rejoindre l’ami, parti un an plus tôt, ne signifiera pas forcément retrouver le personnage escompté, mais, peut-être, un être différent, inconnu. L’éventualité peut s’envisager, car, après huit mois de silence, des trois lettres reçues presque coup sur coup – bien que l’ami les ait écrites sur une période de deux mois -, émanait une étrange tonalité. Comme s’il évoluait dans un rêve permanent, à mille lieux des réalités quotidiennes. Cette tendance à l’utopie, le Troubadour la connaissait bien, mais, là, elle prenait une ampleur déconcertante.
Un jour le Troubadour reçut un aérogramme en provenance de Goa. La lecture de cette missive transforma instantanément son petit studio parisien en vaste plage de sable fin, ourlée de cocotiers, inondée de soleil. Elle lui évoqua aussitôt de flamboyantes mélodies. Parce qu’il chantait – fort bien – d’étranges et belles ballades de sa composition sur d’envoûtantes musiques qu’il enfantait de sa guitare, on l’avait surnommé « le Troubadour ». Ce soir-là, sur la plage, l’instrument alluma les étoiles, exalta le bruissement du vent dans les cocotiers, sublima le murmure lancinant de la mer. Puis il interpréta le gazouillis des oiseaux, inventa le frémissement du soleil couchant lorsque l’astre s’immerge dans les flots. Quand les derniers échos de la guitare se turent, que les murs de l’étroit logis se refermèrent sur lui, le Troubadour avait pris sa décision.
Retrouver la trace du Pèlerin était envisageable. Aux dernières nouvelles l’Itinérant se proposait, en quittant Goa, de descendre au Sud de l’Inde puis de remonter vers le Népal. Là, si les amis ne s’étaient pas encore rejoints, ils s’attendraient. La poste, efficace à Kathmandu, servirait de contact ; le Pèlerin l’avait spécifié dans sa dernière lettre. Comme le Troubadour tenait à « rencontrer » l’Inde, que le vol le moins onéreux l’amenait à Bombay, il décida de se rendre à Goa de toute façon. De là, faute de Pèlerin, il remonterait sans précipitation vers le Népal.

 

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EXTRAIT 7 :
UN PIED TITUBANT SUR LE SOL NÉPALAIS :
Une fois survolée la vaste plaine de l’Inde, étendue en un infini monotone, si lointaine et improbable cinq milles mètres plus bas, la terre se soulève tout à coup. Telle une mer par gros temps, des pics acérés, gigantesque lame de fond, dressent leurs griffes prêtes à éventrer l’abdomen rebondi et luisant de l’avion qui semble les frôler. Celui-ci virevolte gracieusement entre nuages et montagnes, papillon indécis cherchant pour s’y poser la fleur la plus attirante. Puis les nuages se déchirent en filets de brume et voilà, émouvante dans sa verdoyante beauté, ineffable sourire de la terre à l’adresse de l’univers, la mythique vallée. Ce qui frappe d’emblée c’est l’extraordinaire fluidité de l’air, la luminosité si particulière de l’atmosphère d’où émerge un camaïeu de verdure. Édifice culminant de Kathmandu, un doigt blanc désigne le ciel comme pour indiquer le chemin. Il s’agit d’une tour semblable à un minaret.

Enfin, l’atterrissage, libérateur pour l’hôtesse exténuée, se précise.

Sans cesse sollicitée par ces insatiables étrangers amateurs de bières fraîches – et gratuites -, qu’après ces journées d’abstinence forcée ils vidèrent à profusion, elle a vécu pendant les trente minutes du vol un véritable calvaire.
C’est un pied titubant que tu poses pour la première fois sur le sol népalais.
Cette ville médiévale aux aspects de gros bourg malgré ses cent cinquante mille âmes, tu l’adoptas aussitôt.

Par delà le cocon de brumes alcoolisées une étrange impression te saisit. Lorsque tu en foulas le sol, tu crus reconnaître la cité. Tu décelas en elle la complicité immédiate émanant d’un lieu familier. Comme une certitude s’imposa, puis s’installa, le sentiment troublant de « rentrer chez toi après un long voyage ». Ce sentiment latent ne te quittera plus désormais, il viendra t’assaillir à chacune de tes retrouvailles avec la cité. Dans cette Capitale énigmatique, énigme capitale échouée sur une plage d’oubli en mémoire de ta vérité –douloureuse et voluptueuse blessure lovée en l’inconnu de ton être-, tu t’es rencontré. Au détour d’un chilom, au miroir d’un acid ? Tout simplement peut-être à l’angle d’un sourire, au carrefour d’une idée, à l’inédit d’un rêve. Ce n’est donc pas un hasard si, dès le premier contact, tu fis de Kathmandu la Capitale de tes rêves.

 

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EXTRAIT 6 :
INSOLUBLE CONFLIT
A travers la campagne indienne, depuis une bonne heure à présent l’autocar éreinté enroule les kilomètres cabossés qui l’éloignent de la Ville Sainte. En cette vaste plaine du Nord où chemine le lourd véhicule, malgré la sérénité émanant des paysages traversés, croît en toi la sourde véhémence d’un insoluble conflit. Tandis qu’en les champs gorgés d’eau se mire un soleil narcissique, si fier d’avoir su s’immiscer entre d’obscurs nuages, ton corps ressent vivement les prémices d’un mini-cataclysme qui vient bouleverser ses entrailles. Une sinistre pression s’opère en tes intérieurs où un intense gargouillement déploie ses échos alarmants. L’organisme ainsi malmené décrète aussitôt l’état d’alerte. Qu’a-t-il avalé de douteux avant de quitter Bénares ? Qu’importe, le résultat s’annonce effrayant. Si l’autocar ne s’arrête pas illico, bientôt va sonner la débâcle apocalyptique de tes intestins surmenés. Toute ta volonté s’emploie à une tâche périlleuse : rester étanche. Effarés par l’accablement du sort, tes yeux incrédules scrutent les alentour. Tu te trouves – bien sûr – tout au fond d’un véhicule surpeuplé. Cerné par la meute des voyageurs tu ne peux alerter le conducteur. Comme les passagers ne comprennent ni l’anglais ni le français, que les innombrables dialectes du pays te sont étrangers, impossible de communiquer. Que faire ? Le moindre mouvement s’annonce périlleux, susceptible d’anticiper encore l’irréparable. Alors, stoïque jusqu’à l’absurde, ton corps supplicié continues de lutter contre les exigences, terriblement exigeantes en ce moment, de la nature. A bout de force et de logique, l’esprit, meurtri, se réfugie dans la prière, implore avec ferveur un dieu qu’à cet instant il voudrait « plombier » afin qu’il colmate d’extrême urgence une fuite imminente. Quel que soit le nom de l’interpellé tu le supplies de stopper la machine infernale qui, sans se soucier de tes détresses digestives, poursuit inexorablement son chemin. Mais la réalité se moque avec une splendide impudeur. Pourquoi donc le véhicule s’arrêterait-il en rase campagne sinon pour permettre au chauffeur d’assouvir, lui aussi, quelque pressante envie ? Tu n’as pas, que tu saches, de don hypnotique susceptible d’influer sur la vie organique de tes contemporains. Au terme d’une lutte acharnée, à bout de fatalisme, tu te laisses guider vers les rives désenchantées du renoncement. Résolu à envisager le pire sous peine de te fendre en deux, en extrême humilité, abdication sans condition face aux caprices du destin, tu te résignes à l’innommable, acceptes, au mépris de toute décence, d’assumer tes débordements. A l’ultime instant qui devrait précéder le désastre, l’improbable pourtant se produit : le véhicule s’immobilise pour cause de vessie conductrice saturée.
En cet endroit béni où tu te vides à loisir tu te demandes si tu possèdes de réels dons télépathiques ou si le ciel clément a récompensé tant de ferveur par un humble miracle hygiénique.
Dans ce pays de haute spiritualité il semble que tout problème, même terre à terre, puisse espérer une solution divine. Il est vrai qu’une religion dotée de cent trente millions de divinités pour évoquer les multiples aspects d’un Dieu unique en a sans doute prévu une pour chaque circonstance de la vie.

 

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EXTRAIT 5 :
LA ROUPIE
Assis dans une chai shop, minuscule débit de boissons où le client peut s’abreuver de thé et de lassi – mélange de yaourt et de lait battu -, tu contemples la rue luisante de flaques. Telle une rivière de diamants elle scintille au moindre éclat du soleil. Sirotant un lassi, au gré de ces miroitements tu t’abîmes en de suaves rêveries, entrelacs de projections, de souvenirs anciens, de réminiscences afférentes au Voyage. Engourdi par ta méditation tu ne réagis pas lorsqu’un gosse d’une dizaine d’années, à moitié nu, s’arrête face à toi, main tendue. Trois mètres environ vous séparent. Tu observes le gamin immobile. Dans son regard se concentre l’expression de « toute la misère du monde ». Englué en ton marasme corporel, conséquence de ton effervescence psychique, sans t’arrêter à l’événement tu captes, pour l’interpréter, l’image prostrée de l’enfant. Simple esquisse animée néanmoins d’un regard plein, elle s’insère spontanément dans ton paysage onirique. Elle est l’Inde telle que tu as pu l’appréhender jusqu’à présent, si démunie et si riche pourtant. Le dénuement matériel conférerait-il à ceux qui le subissent dans cette partie du monde une surabondance spirituelle ? Ce jeune garçon, inclus à son insu dans le flux de ta réflexion, ignore qu’il a l’ineffable privilège à tes yeux de représenter à lui seul, en cet instant, l’Inde millénaire. L’histoire des dieux et des hommes de ce sous-continent, la saga d’un peuple depuis la nuit des temps avec ses espoirs et ses doutes, tu la vis dans les yeux de ce petit mendiant. Au terme de ces millénaires, parcourus l’espace de quelques minutes, de retour à l’instant présent tu décides de récompenser la persévérance du gamin. Tu lui tends un billet d’une roupie. Tu ignores alors que ton geste va, dans les secondes qui suivent, générer la discorde, précipiter ce coin de rue dans les affres de la guerre civile. Ainsi, dès que le petit garçon s’éloigne avec son trésor, quatre à cinq gamins, surgis de nulle part, se jettent sur lui pour se disputer la roupie. Lequel obtient gain de cause, tu l’ignores, mais l’âpreté, la soudaineté de l’échauffourée te laissent perplexe et désemparé.
Tu comprendras plus tard qu’une roupie – soixante-dix centimes de l’époque – représente une somme en ce pays. Une obole de cinq ou dix pesas – subdivision de la roupie – n’aurait pas suscité une telle effervescence, c’est l’aumône habituelle que donne un Indien.
S’il fallait nourrir plus avant ta réflexion, l’événement s’en était chargé. Tu compris, au-delà de ta naïve certitude d’être à l’unisson de ce peuple, qu’un gouffre culturel t’en séparait.
Ils sont trompeurs, les miroirs de l’Asie.

 

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EXTRAIT 4 :
OPIUM:
Une pièce vide, étriquée, aux murs dénudés. Perchée à l’étage d’une maison, en haut d’un escalier aussi abrupt qu’étroit en prise directe avec la rue : une fumerie d’opium quelque part en Orient.

Le maître d’œuvre s’affaire auprès de ses jeunes hôtes, un Américain et un Français – pour être plus précis -. Étendus face à face sur des nattes étalées à même le sol, une joue endolorie par la rugueuse complicité de solides coussins, les néophytes savourent les étranges voluptés opiacées, enveloppés dans un silence propice. Seul le magicien du lieu s’active, ordonnance la cérémonie. Assis entre les compères il prépare les pipes avec dextérité, alterne leur bénéficiaire. Tant la grâce et la précision du geste que le côté ésotérique du cérémonial captivent les amateurs de voluptés. Fascinés par l’alchimie ils contemplent, avec de l’extase dans la prunelle, la transmutation. Cette lourde pâte brunâtre, inerte et visqueuse, à l’odeur entêtante et âcre, libère de vivantes petites bulles de bonheur venu grésiller sur – et non « dans » – d’étranges pipes en forme de maracas. La substance ainsi sublimée se répand en vapeurs d’ivresse et de sensualité. Fourvoyées un moment dans les méandres des sens envoûtés, elles flottent ça et là au fil des sensations, puis se propagent au cerveau et viennent y mourir en un scintillement de myriades de petites étoiles, météores dont l’impact engendre la félicité…
Magique torpeur de l’instant irréel.
Un bruit cependant vient blesser le silence : des pas en provenance de l’escalier… Dans l’encadrement de la porte s’inscrivent soudain le contour d’un uniforme, une main armée d’un fusil. Aucune crainte cependant ne parvient à ternir l’ineffable quiétude. Perdus en un autre réel, les amis ne sont plus accessibles aux contingences matérielles. Ils ont appréhendé la situation et ses possibles conséquences, pourtant, bien que la nature exacte de la démarche policière leur soit inconnue, les Intuitifs ont ressenti comme une certitude immédiate que l’homme ne présentait pas, pour eux, un danger.

En effet, le maître de cérémonie se lève en toute sérénité, salue avec courtoisie l’arrivant qui ne lui est ni hostile ni étranger. Les deux hommes échangent quelques mots puis une liasse de billets change de main. Les acteurs de cette scène insolite se séparent ensuite sur un probable – bien que pakistanais – « au revoir, à demain », qui voit s’engloutir uniforme et fusil dans l’escalier.
Les voyageurs curieux s’informent : chaque fumerie de cette ville de l’Ouest pakistanais se doit, pour survivre, d’être « protégée » sous peine d’incendie ravageur.
Le silence revenu, le rituel se poursuit, les pipes succèdent aux pipes. Les pupilles se ferment jusqu’à devenir d’imperceptibles orifices. Elles ne laissent plus entrevoir le moindre sentiment ni filtrer la moindre émotion. Elles sont désormais désertées. La vie qui les habitait gravite en d’autres espaces où l’être s’est pour un temps morcelé, écartelé par les mille pulsions qui bercent son sommeil opiacé. Le seul dénominateur commun à ces élans anarchiques demeure, en toile de fond de cette incohérence, une ineffable torpeur qui enveloppe comme un cocon.

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EXTRAIT 3 :

LES CLAIRIERES DE L’INTROSPECTION:
Ronronnement lancinant du moteur qui berce en toi une fatigue alourdie de chaleur. L’autocar traîne sa pétarade poussiéreuse le long des routes monotones où la même couleur ocre s’étale à l’infini d’un désert caillouteux. Un village alangui en travers du chemin vient parfois rompre la routine des kilomètres accumulés…
C’est l’aspect éprouvant du voyage, le temps de la passivité, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que de se laisser porter, en attendant… que ça se passe.
C’est un moment privilégié, chargé de magie hypnotique, une plage intemporelle où l’esprit averti s’affranchit pour un temps des entraves charnelles. Le corps, déchu, s’enlise en l’épaisseur poisseuse d’une irrépressible torpeur.
Emporté par ce continuel défilé de paysages sans cesse semblables bien que toujours autres, l’esprit laisse se déployer en lui les spires de l’imagination, de la rêverie et de la réflexion, sans chercher à les organiser, à les réduire. La pensée à l’état brut se contente alors d’exister à son gré. Dentelle de vapeurs légères, insaisissables, elle survole le pesant marécage de la vie matérielle. Éparses, des bribes d’images émergent en surface consciente, bulles de souvenirs un instant resurgis, pour s’engloutir ensuite dans les limbes de l’oubli. Tour à tour les minarets de Sainte Sophie se détachent sur fond de rues engorgées de lourds véhicules bariolés – vieilles voitures américaines en bout de course -, puis émergent ceux de la Mosquée Bleue, bientôt masqués par l’architecture du palais Topkapi…
La mémoire ainsi tiraillée vient ensuite s’échouer sur une frontière désolée…
A mesure que se prolonge l’inertie physique, la conscience délestée des contraintes du corps poursuit son expansion, envahit le volume disponible de l’être, s’abîme en ses profondeurs. L’enfance, sollicitée par quelque pensée insoumise, exhale des volutes de mémoires assoupies. Hagardes et ébouriffées elles tardent à s’animer, s’étirent gauchement, ravivent – en les bousculant – d’antiques réminiscences ensevelies, stratifiées depuis l’aube des temps. Ces ramifications souterraines de l’esprit qui enracinent chaque être dans les abysses du bourbier originel – matrice où s’élabora le premier germe de la vie animale -, codées et inconscientes d’habitude, se manifestent alors. Habillées des atours propres à la personnalité qui les porte, parées des couleurs spécifiques de l’instant, intactes et pourtant méconnaissables, ces bribes de la mémoire universelle se mêlent à la sarabande comme autant de semences propres à alimenter le vagabondage mental.
Tandis que l’autocar – peu concerné par l’état d’âme des passagers – poursuit cahin-caha ses embardées, aux paysages traversés correspondent les clairières de l’introspection où accède la réflexion en son errance à travers la forêt inextricable des idées. Chaque décor ainsi suggéré s’anime de la scène qui envahit ton esprit habité. Sur le plateau tendu entre le réel et « l’imaginé », en un curieux cortège se déploient les pensées que suscite ce télescopage de visions chamarrées.
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Telles sont les poussières de pensées qui gravitent en ton esprit, les vapeurs déjà évoquées qui alimentent ta torpeur lorsqu’un événement vient t’arracher à ta douillette léthargie. Un brusque rappel au réel.
A la sortie d’un village l’autocar s’immobilise, bloqué par un attroupement.

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EXTRAIT 2 :
ISTANBUL:
…Sur le versant opposé du souvenir, rayon pessimisme, il reconnaît ce jeune Français désabusé. Parti pour l’Inde à dix-huit ans mais bloqué à Istanbul depuis trois années, l’Infortuné subissait les entraves d’une rencontre malencontreuse pour lui, celle de l’opium. Non content de le fumer, l’Asservi en pratiquait un usage détourné. D’injection en injection la dépendance s’était installée. Outre l’accoutumance le danger consiste, en ce mode d’utilisation, à la présence possible de poussières dans le produit brut. Quelles que soient les précautions prises lors de sa préparation, la menace ne peut être conjurée. L’organisme, soumis à l’agression de ces résidus, subit une insoutenable sensation de brûlure, comme si le feu coulait dans ses veines. C’était, pour cet être captif, papillon épinglé au clou de la seringue, la dure rançon à payer pour l’obtention d’un plaisir qui de jour en jour s’amenuisait alors que les doses, elles, augmentaient. Autre tribut à supporter, celui de l’affliction. Chaque jour il croisait de nouveaux voyageurs en route vers le mythe oriental. Parfois même, l’Affligé voyait revenir ceux qu’il avait vus partir un ou deux ans plus tôt. Quant à lui, incapable de réagir, inscrit dans les arcanes d’un modeste trafic qui lui procurait à peine le minimum nécessaire pour subsister et assouvir sa dépendance, il ne pouvait ni poursuivre son chemin ni rentrer au pays. La mort dans l’âme le Sédentaire assistait, impuissant, à cette joyeuse migration dont l’opium l’avait exclu.

La Silhouette avait su éviter ce piège. Sans doute pressentait-elle que……….

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EXTRAIT 1 :
FRONTIERE:
Un pont… Un pont interminable. Il relie, sans les unir, la Grèce et la Turquie. Côté grec, une haie unilatérale de soldats en armes alignés le long du garde-fou. Côté turc, sous d’autres uniformes, la même obscure menace. A pied, sac au dos et rêves dans la tête, la Silhouette traverse ce no man’s land inquiétant sous le regard indifférent de ces hommes. Le véhicule grec qui l’a gracieusement amenée à la frontière s’arrête là. Une sourde angoisse sature l’atmosphère, pesante en cet endroit inhospitalier du globe, cette sensible cicatrice dans la peau de la terre qui sépare ces deux pays. Le germe de la guerre y couve, endémique. Un brouillon de poste frontière rébarbatif sur le sol turc… Aucun véhicule… Rien que la campagne vide.
Comme tu ignores la distance à parcourir pour atteindre la ville la plus proche, tu attends la venue hypothétique d’un quelconque moyen de transport. Deux heures plus tard arrive une rutilante Mercedes. Il te faut user de diplomatie pour convaincre ce couple de Suisses quinquagénaires, égarés là, de te mener à la ville voisine. Selon leur carte routière une trentaine de kilomètres vous en éloignent. Là, tu trouveras un autocar à destination d’Istanbul. Un univers psychologique te sépare de ces gens. Tu dois puiser dans les ressources d’une solide éducation afin qu’ils oublient ton aspect bohème et la longueur de tes cheveux. Ta courtoisie, associée à une démonstration – outrée – de langage châtié, a raison de leurs réticences. Tu les as amadoués. Pas suffisamment cependant pour qu’ils te conduisent à Istanbul où ils se rendent aussi. Mais, baste ! Le folklore des transports turcs t’est plus attrayant que le confort teuton.
Dans cette petite ville de l’Ouest de la Turquie une sorte de vaste garage à ciel ouvert, cerné d’immeubles lépreux, sert de gare routière. En ce mouroir pour véhicules à l’agonie se dressent des monticules de vieux pneus – mille fois crevés et rechapés – et l’on perçoit, lugubres, les râles de moteurs multimillionnaires – en kilomètres. Des guimbardes démantelées, carcasses en bout de course démotorisées, côtoient d’autres véhicules déglingués, semblables à celui qui se prépare à t’emporter. Une chaleur lourde exalte une odeur entêtante de goudron chaud et de cambouis mêlés. Sur l’asphalte graisseux, craquelé, s’affairent des mécaniciens de la dernière chance. Ils s’efforcent – ultime tentative – de redonner vie à des amas de ferraille disloqués qui furent automobiles jadis, tandis qu’une foule résignée attend un départ hypothétique vers des destinations improbables.
L’autocar bondé, essoufflé, qui ahane le long des routes chaotiques avec l’espoir insensé d’atteindre Istanbul, t’initie au folklore des voyages turcs au-delà de tes espérances. Tu as abandonné l’auto stop, mode de locomotion aléatoire et peu sûr en Asie, car les rares camionneurs acceptant de te véhiculer te demandaient une contrepartie financière plus onéreuse que celle requise par les moyens de transport locaux.