CHRONIQUES

 

CHRONIQUES

 

***

 

CHRONIQUE N°3 :

 

ÉCRITS VAINS ET CRIS VAINS DE L’ÉCRIVAIN: (juin 2013)
 

– L’écrivain pousse en vain – voire en vin – ses cris et ses écrits, raille le Livre.
 

Nonobstant l’insolence du Livre, appréhender la nature de la relation qu’il entretient avec son auteur s’avère hasardeux :
 

« Les feux de l’amour » ? « La grande illusion » ? « Les tontons flingueurs » ?

Passé l’euphorie de la rencontre et des premiers serments, la relation au sein du « couple » n’évoque pas toujours « un long fleuve tranquille ». Le dialogue muet entre l’Auteur et son Livre en cours d’écriture s’instaure le plus souvent sur ce mode tant gainsbourgeois qu’itératif : « Je t’aime ! Moi non plus ! »

Une fois dissipés l’illusion des prémices, l’idylle initiale vire à la confrontation. Chacun entend dominer l’autre sans qu’il ait son mot à dire, à écrire. Une coloration « sado-maso » où les mots remplacent les chaînes et autres accessoires, enveloppe le couple infernal.

Qu’il se contente de s’écrire sous ma férule romanesque, le Livre, pense le créateur, contemplant avec hauteur la page blanche offerte à ses caprices littéraires. Qu’il reproduise mes mots avec fidélité et ne s’avise pas de trahir ma pensée !
L’Auteur se livre au Livre et le Livre livre au lecteur les stricts propos de l’Auteur. Ainsi le romancier conçoit-il son omnipotence littéraire.

L’Auteur me considère avec hauteur constate le Livre outragé. Croit-il que je vais me soumettre sans regimber ? N’en déplaise à ce despote, je dispose de mon libre arbitre !
L’Auteur s’imagine démiurge, architecte incontesté de sa création livresque dont il régente la destinée.

L’Auteur se berlue car toujours le Livre, insidieux, résiste. La « création » supposée soumise se mue en « créature » rebelle. En vain l’écrivain dicte au Livre sa verve. Les mots qu’il pense apprivoisés, regroupés en de dociles grappes syntaxiques parquées dans les enclos éthérés de sa créativité littéraire, lorsqu’il les libère ces mots s’éparpillent sur les pages vierges, échappant à la vigilance de l’Auteur. Le Livre s’écrit alors comme bon lui semble et l’Auteur, éberlué, hallucine. Il se croyait seul maître à bord de son stylo ou de son AZERTY mais il assiste, incrédule, au sortilège : la page happe la pensée brute de l’Auteur, la triture et la dénature à sa guise. L’écrivain abusé voit les lettres se déverser sur le Livre comme l’enfant amusé – et alphabétisé – contemplait jadis les minuscules « lettres nouilles », flottant dans son potage, s’organiser en d’improbables arabesques.
L’Auteur, désemparé, tente d’imposer sa discipline à l’impétuosité du Livre mais n’y parvient jamais tout à fait. La mort dans l’âme, il constate la distance incompressible qui l’éloigne du Livre. Quel que soit le genre littéraire, le Livre, perfide, s’affranchit du dessein originel ; il impose sa propre « couleur » tant à l’histoire qu’il porte qu’au style qu’il donne à lire. Il ramifie l’histoire à son gré, entraîne l’Auteur, complice involontaire, dans sa transgression littéraire. Dans cet écart entre la fiction de l’Auteur et la réalité du Livre s’installe et s’épanouit la veine créatrice. Là, en une étrange alchimie, l’abstraction originelle prend corps, enfantée par l’interaction des protagonistes du couple Auteur-Livre. Une interaction qui, n’en déplaise aux chastes de l’idéal littéraire, confine à la fornication.
Le Livre terminé porte d’ailleurs les gènes de l’Auteur et du Livre en cours d’écriture. Ni tout à fait l’un, ni plus tout à fait l’autre, c’est un Livre mutant qui s’émancipe, se détache de son Auteur. Les deux deviennent alors étrangers l’un à l’autre car le Livre, ingrat, délaisse son créateur.
Il tente alors de séduire un potentiel éditeur. Pour cela, il aguiche en toute impudeur tout éditeur qui passe à sa portée. S’il y parvient, le perfide éditeur se hâte alors de relooker le Livre afin que l’auteur ne le reconnaisse plus qu’à moitié.

Tout aussi peu fidèle à l’éditeur qu’à l’auteur, le Livre publié court les rues. Insatiable, il se vautre dans le stupre car il ne se rassasie pas de séduire. Peu lui importe s’il a du pour cela trahir une fois de plus son auteur, accepter toutes les humiliations du calibrage imposées par l’éditeur. Il s’est laissé aseptiser, le Livre. Grisé, maquillé comme prostituée, il se traîne avec volupté dans les caniveaux des circuits littéraires. Alors, délaissant tout respect livresque, ivre d’une éphémère et factice notoriété qui lui procure une ineffable jouissance, le Livre, défiguré, parade dans les « grandes surfaces », rayon : prêt à consommer. Sans pudeur ni retenue, il lance au quidam imprudent qui se hasarde près de lui : Tu montes chéri(e) ?!

L’auteur outragé se détourne alors de son Livre qu’il ne reconnaît plus, ce « m’as-tu vu » qui l’a abandonné. L’écrivain humilié se réfugie dans la solitude voluptueuse d’une nouvelle gestation littéraire, création qui, pourtant – il le sait -, va elle aussi lui échapper.

Au pays de la création littéraire, « Les histoires d’amour finissent mal, en général ».

JPM

***

 

CHRONIQUE N°2 :

LE CAPARAÇON : (Le 31 mars 2013, dimanche de Pâques)

C’est l’histoire d’un mec, d’un type, d’un quidam…

En fait le gus il écrit des trucs et des machins depuis tout petit déjà. Bêtement, malgré son âge respectable, l’Utopiste aspire toujours à la publication de ses fadaises sous le prétexte futile qu’il pense écrire correctement des choses non dénuées d’intérêt. Vous dire la naïveté du bonhomme ! Il estime le lecteur point trop fainéant capable de s’emparer de son texte, de l’empoigner à bras le corps, à bras le cœur, à bras la tête ou à bras l’âme, selon la teneur du paragraphe, voire de le kidnapper pour se l’approprier, en extirper la « substantifique moelle » (si tant est qu’elle existe).
Lui, il y croit.

Le type, vachement confiant, optimiste à hurler, faute d’une réponse positive, en l’attente d’un éditeur pas trop borné ni trop « formaté marketing », décide de bâtir un site, une vitrine qui présenterait les différents aspects de son écriture. Afin de lui donner la dimension qui lui manque, il sollicite son complice de voyage, le surnommé Troubadour auquel il demande d’enregistrer La chanson qui évoque le mieux la saveur de La Route, chanson enluminée de sa somptueuse guirlande instrumentale émanée de la « Belleàsixcordes ». En d’autres temps les airs et chansons du Troubadour bercèrent le Voyage du Pèlerin (comprenne qui lira – peut-être un jour – « Silhouette ou les miroirs de l’Asie »).

« Chacun sa route, chacun son chemin… ».
Les deux amis ne se sont pas géographiquement retrouvés depuis plus de deux décennies mais communiquent régulièrement sur le net via Skype (pub non facturée vu que Skype-vidéo est gratuit). Miracle de la technique, Internet, donc, permet ce prodige : que deux personnes distantes qui furent très proches parce que intimement liés par la même aventure se retrouvent et communiquent en direct sous forme d’entités, voire d’ectoplasmes, sur un écran d’ordinateur…

Mais que vient faire le caparaçon – intitulé du présent écrit – dans cette histoire ? Me rétorquerez-vous avec pertinence, voire impatience. J’y arrive.
A l’origine le caparaçon nommait une pièce de tissu épaisse destinée à recouvrir les chevaux lors des cortèges ou des combats. Aujourd’hui il désigne la protection du cheval que monte le picador lors des corridas pour lui éviter l’éventration (au cheval, pas au picador). De nos jours, composé d’une épaisse couche de feutre recouverte d’une couche de cuir, le caparaçon évoque l’aboutissement de la protection corporelle, fût-elle celle d’un cheval.
Imaginez une sorte de manteau très-très épais. Ça y est, vous visualisez ?

Bien… bien…

Ce jour d’hier le Troubadour dispensa à l’ectoplasme de son ami trois heures de musique « skypérisée », agglomérat de ses compositions récentes, de ses anciens hymnes issus de La Route, liés par l’improvisation propre au musicien qui excelle en cet art. L’ectoplasme JPM, emporté, puis transcendé par la musique vécut un indicible moment. Je vais toutefois tenter de l’exprimer.
Sous le flot continu des notes, entre sac et ressac, sans le moindre recours à une quelconque substance – je précise ! – (sinon quelques verres de rosé), tandis que la danse incessante des mélodies poursuivait son essors, mon esprit réjoui atteignit ce lieu improbable ou zénith et nadir se confondent. Alors JPM saisit à pleine main le caparaçon des années qui l’emprisonnait, s’en débarrassa comme on ôte un lourd et oppressant manteau, vêtement constitué des strates successives qui l’éloignaient de La Route. L’espace de quelques séquences de guitare électrique inspirée JPM réintégra son corps, son cœur et son esprit de jeune adulte exposé aux péripéties du Voyage. Le miracle s’opéra : comme aspiré par les trilles de la mélodie, traversant les années à rebours – l’imagination en apothéose, sans doute – lors d’une brève aberration temporelle, incursion dans le passé, j’étais assis au Thaï Song Greet, hôtel-restaurant minable de Bangkok qui résonnait alors de la réjouissante musique du Troubadour.
Bien sûr le caparaçon se referma ensuite inexorablement, rajoutant à l’auteur désabusé les strates dont il s’était pour un temps débarrassées. Mais, l’espace d’un « flash », j’y étais…

Ainsi va la vie : les strates et l’aveuglement des années s’accumulent sur l’âme de l’enfant, isolant inéluctablement l’adulte de sa vérité originelle. Jour après jour se tisse le caparaçon qui, le dernier jour, servira de linceul à nos âmes d’enfants.

Mais foin d’évocations mélancoliques, la musique inspirée du Troubadour viendra bientôt enrichir le site, ajoutant à la foire aux mots le festival des notes !

J’espère que les incorruptibles parmi mes « amis » face book, ceux qui n’ont pas cédé à la vile tentation de venir feuilleter mes pages, viendront y savourer la musique.

Petite réflexion : j’aime bien, parfois, au cours de mes élucubrations, user de mots surannés ou d’expressions désuètes, même si mes jeunes lecteurs (y en a-t-il ?) ne les comprennent pas. Ce peut être une invitation au dictionnaire.

Allez, joyeuse fête à tous car c’est notre fête aujourd’hui : la fête des cloches. Certes la saillie n’est pas neuve, mais bon…

JPM

***

 

CHRONIQUE N°1 :

L’INVITATION DU LIVRE  AU LECTEUR :

– Tu montes chéri(e) !

Voici, pour qui sait la capter, l’injonction muette et implicite du Livre embusqué sur son rayonnage. Son inavouable mais impérieuse invitation ne saurait laisser indifférent le lecteur potentiel téméraire en quête de septième ciel littéraire.

De nature androgyne, polygame et polyandre par opportunisme, le Livre s’offre tout entier aux lectrices et lecteurs qu’il aguiche sans retenue, entrouvrant ses pages sans pudeur. Sa magie, si elle opère, invite le quidam – ou le « quimonsieur » ? – hésitant, voire honteux, à le rejoindre en ses appartements.

Si le badaud curieux, malgré ses réticences, cède à ses coupables instances, dans la touffeur de ses pages le Livre déploie alors la palette de ses artifices. Pour séduire et emporter en ses délices le harem de son lectorat – car un unique lecteur ne saurait assouvir ses ardeurs ‑  il change souvent de figure, au fil de la rhétorique. Il peaufine ses adjectifs, trie ses verbes avec attention, choisit ses noms sans complaisance. S’il parvient enfin à ses fins il attise alors la faim des insatiables lecteurs qui, dès lors, dévorent ses pages. Sûr de lui et dominateur, bouffi d’insupportable orgueil – si nulle critique ne le raisonne -, il soumet les lecteurs dociles au diktat de ses plus inavouables fantasmes, issus de ses pulsions les plus irrépressibles. L’itinéraire du récit devient ainsi « lune de miel » quelque peu perverse où Livre et lecteurs réunis s’envoient impunément en l’air en une indicible orgie littéraire. Le Livre parade et fait le beau ; il sait qu’il a le temps pour lui, le temps du récit…

Pourtant, dès l’aube de ses conquêtes, le livre s’inquiète, se prend la tête.  Comment aborder sans drame et sans heurt, l’heure fatidique de la rupture ? Qu’elle ne soit pas cynique et ne condamne pas le futur ? Le Livre n’ignore pas ses limites ; il sait que son dernier chapitre correspond à son dernier souffle, qu’il ne survivra au-delà qu’en la mémoire de ses lecteurs s’il a su s’y inviter. S’il ne veut pas décevoir il ne doit pas bâcler sa chute. Se retirer à la hâte façon « coït interrompu » le réputerait incongru. Congédier le lecteur en douceur, marquer de sa présence les méandres de sa conscience afin d’y raisonner encore, afin d’y résonner encore comme persistent en surface d’un lac les auréoles des ricochets : tel est son désir le plus vif. Donner à espérer à la ferveur des lecteurs la persistance d’une liaison à multiples rebondissements – s’il envisage de se poursuivre -, servirait bien ses intérêts.

Nec plus ultra de son aboutissement : voir le lecteur charmé réitérer sa lecture pour mieux encore s’en imprégner, le ravirait. Une fin sans fin parce qu’elle interroge au-delà des frontières du Livre demeure son ultime ambition.

Ironique, cette chronique inique ignore délibérément que le Livre ne correspond pas toujours à l’image sournoisement évoquée d’un androgyne prostitué et cupide qu’un chroniqueur indigne assaille de ses pesants sarcasmes. Chroniqueur, gros niqueur hagard, vil pendard, relit tes ratures !

Indigent de la conclusion tu n’entrevois pas même de chute à tes élucubrations !

Auteur imprudent de ces lignes, débordé par leur faconde féconde je ne vois qu’une fin pertinente pour boucler la chronique et clore sans le murer le dernier chapitre du Livre. Comme une vive incitation à la lecture et à la réflexion : lecteur, relit mes ratures ! Lecteur littérature !

Mais avant de se séparer le livre, pathétique, renchérit :

– Tu montes chéri(e) !

JPM